anarchie pour l'évangile !

Science et sens, nouvelle alliance !

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Je reproduis intégralement un texte de Bernard d’Espagnat , synthèse remarquable qui prolonge et conclut provisoirement la série d’articles qu’Aé lui a consacrés…  avec gratitude et bonheur !

Une réouverture des chemins du sens ?


 

Abstract : Les conceptions traditionnelles de l’existence donnaient tout naturellement un sens à la vie. On sait toutefois que la crédibilité de leurs fondements conceptuels fut mise à mal – et l’est encore – par une critique axée sur les lumières qu’une part importante de nos sociétés développées s’estime avoir. On indiquera les raisons qui font que les données nouvelles de la physique rendent caduques certaines au moins des assises de cette critique et, corrélativement, rouvrent peut-être des perspectives – mi-familières mi-inédites – vers le sens.

Introduction

Nous savons tous que le mot « comprendre » a deux sens. Quand on dit que l’on a compris la démonstration d’un théorème le terme n’a pas la même signification que lorsqu’on dit qu’il faut comprendre son prochain. Dans le premier cas seul intervient un processus intellectuel, dans le second l’approche est principalement affective. Cette polysémie se retrouve, comme il va de soi, dans le mot « sens », même si, généralement, le contexte dans lequel celui-ci est employé suffit à orienter vers une acception ou vers l’autre. Ainsi, de nos jours, lorsqu’on évoque, en termes généraux, la « question du sens », le sens dont il s’agit paraît, à première vue n’avoir guère de rapport avec la compréhension d’un théorème. Autrement dit, il semble assez clair que quand on cherche le « sens de l’existence » c’est plutôt du côté de la seconde acception qu’il faut se tourner.

Et effectivement, si l’on regarde de ce côté, on constate vite qu’une sorte de force instinctive a toujours poussé les hommes à extrapoler la « compréhension de notre prochain » à la totalité de l’existant. Je veux dire que les êtres humains ont toujours cherché à comprendre le Grand Tout – l’Etre – plus ou moins de cette manière. De l’éveil du Bouddha à l’immense résonance philosophique du mot biblique « Je suis Celui qui suis », on retrouve la trame de cette intuition, qui a consisté à partir du sentiment inné du sens que nous procure la vie courante – le souci des parents pour leurs enfants a un sens immédiat et indiscutable – et à l’extrapoler du « prochain » – c’est-à-dire, en quelque sorte, du relatif, du « biologique » – à l’absolu.

Ce qu’il faut voir c’est que, à cet égard, les choses sont devenues moins immédiates. Jadis, cette transposition paraissait quasiment normale car l’homme était comme immergé dans un englobant qui le dominait de sa majesté. Les bois, la nuit obscure, les nuées, l’océan, étaient des éléments de son expérience vécue. Ils lui inspiraient un sens de l’illimité, du mystère, qui l’amenait très naturellement à une « compréhension » du monde dans la seconde acception du mot « comprendre » celle, affective, qui est d’emblée porteuse de sens. Mais aujourd’hui la situation est autre. L’homme d’à présent, en majorité citadin, n’a plus guère affaire qu’à des objets artificiels. A des outils et mécanismes – dont le paradigme est l’horloge – construits par lui, analysables par le moyen de concepts finalement simples, et que, par conséquent, il a le sentiment de bien comprendre. Mais de comprendre au premier sens – intellectuellement descriptif – du mot. Certes, tout comme son ancêtre, il est instinctivement porté à extrapoler son expérience – vécue, relative, quotidienne – à l’Univers dans son entier. Mais l’expérience en question, celle des mécanismes, l’incite, étant donné ce que l’on vient de voir, à adopter une conception totalement mécaniste de ce qui est, évacuant comme aberrante toute notion du « fondamentalement non bana » »… et bloquant par là toute possibilité de comprendre l’Etre au second sens du mot comprendre, celui le plus susceptible de porter le sens. Durant quelques siècles, il est vrai, cet effet de blocage fut enrayé, en quelque sorte, par le dualisme. Descartes, le fondateur du mécanicisme moderne, était fondamentalement dualiste. Il n’attribuait son mécanicisme qu’à la matière, non à l’esprit, lequel pouvait donc encore apparaître comme la citadelle du sens. Mais ensuite les scientifiques se sont intéressés de très près aux corps vivants, puis aux systèmes neuronaux etc. et ils ont tout naturellement appliqué – au reste avec de grands succès – leur grille de lecture mécaniciste à ces nouveaux objets d’étude. Or, quand un modèle s’avère très utile et très général la tentation est grande de l’ériger en compte-rendu de la vérité elle-même : En description de ce qui est. Autrement dit, ce mécanicisme – érigé en ontologie – donna à nombre de scientifiques l’idée qu’un jour on parviendrait à tout comprendre et qu’on y parviendrait dans le cadre d’un schéma ne soulevant aucun vrai problème d’ordre conceptuel ; idée « réductionniste » qui, bien évidemment, discréditait par contrecoup toute philosophie plus subtile (car pourquoi élaborer des vues complexes, éloignées de notre expérience courante, si tout, « en droit » peut s’expliquer par extrapolation directe de nos concepts familiers ?). Or si tout l’Univers, nous y compris, n’est qu’une collection de machines, conçues comme des assemblages de petits grains reliés entre eux par des forces, on ne voit vraiment plus comment les notions de « sens de l’existence » et de « valeur » pourraient être autres choses que de pures et simples illusions. Ainsi, relativement à la question du sens qui nous occupe ce mécanicisme généralisé aboutissait effectivement à un blocage. Et de fait, il a constitué le fondement, implicite ou explicite, de beaucoup des proclamations de « perte de sens » que l’on a pu lire sous la plume de maints penseurs.

Fausseté du mécanicisme

Dans ces conditions, voyez vous, je pense que, pour une personne qui se donnerait pour but de « retrouver le sens » – mais cela sans puérilité, d’une façon non superficielle, sans prendre ses désirs pour des réalités – la première chose à faire serait de se renseigner sur la véracité ultime de cette vision mécaniciste. J’entends, non pas sur sa véracité en tant que modèle commode, de guide utile pour l’action etc… – véracité évidente et donc indéniable ! – mais sur sa vérité « ontologique. » Sur le niveau de vraisemblance scientifique de la thèse selon laquelle le mécanicisme serait la trame d’une description correcte du « fond de l’être », excluant qu’il y ait rien de plus profond. À cet effet, cette personne, si elle veut mener sa recherche de façon sérieuse, sans tricher, devra, bien entendu, principalement s’enquérir de ce qu’a à dire la physique, science, comme on dit, « de la matière », c’est-à-dire science du support de toute « mécanique » concevable. Or elle apprendra là des choses non banales. Elle apprendra que, contrairement aux apparences superficielles, contrairement même à ce que nous croyons tous avoir appris, au lycée ou dans l’exercice d’un métier quelconque, la vraisemblance en question est tout bonnement égale à zéro. Les découvertes de la physique contemporaine ont pour implication – tacite mais inéluctable – que le mécanicisme n’est rien d’autre qu’une apparence. En tant que manière simple de se représenter les choses usuelles il est d’une efficacité presque sans faille, qui s’étend même à des objets aussi ténus que les grosses molécules dont traite la biologie moléculaire. Mais nous savons tous que l’efficacité d’un modèle n’est pas une preuve de sa vérité : le modèle géocentrique fut une représentation utile du monde, permettant la prédiction correcte d’un nombre très appréciable de phénomènes. Il n’empêche que nul ne pourrait y voir aujourd’hui une fidèle description de la vérité. En ce qui concerne le mécanicisme il en va tout juste de même. En tant que modèle, il est excellent. En revanche, conçu comme une ontologie, autrement dit considéré comme étant une description du fondement ultime des choses, il est, je le répète, une ontologie erronée. Il n’est plus soutenable d’aucune façon. Manifestement, la découverte de cette « déficience ontologique » ouvre comme une brèche. Concernant le « réel » – ou l’Etre – des spéculations philosophiques autrement subtiles que l’ontologie mécaniciste retrouvent de ce fait droit de cité. A priori, il est concevable que, parmi elles, il y en ait de valables qui redonnent une place au sens. Bien entendu, je ne dis pas que ceci, à lui seul, restaure le sens. Nous n’en sommes encore qu’au début de notre recherche, et la question du sens est d’autant plus ardue que la notion même de « sens » diffère d’un esprit à l’autre. Au stade où nous en sommes, une seule chose, finalement, apparaît comme pleinement établie. C’est qu’aujourd’hui toutes les théories scientifiques qui se proposent de dépasser le simple niveau de l’utilitaire doivent faire appel à des concepts, voire à des modes de réflexion, fort éloignés de toute modélisation calquée sur les vues de la « vie courante. » En conséquence, pour avancer sur un terrain solide il nous faut, provisoirement, mettre de côté la question qui nous occupe ; il nous faut prendre le temps de nous informer de certains des traits essentiels des théories nouvelles dont il s’agit. C’est seulement au prix de ce détour (qu’on réduira ici à l’essentiel) qu’il nous sera possible de poursuivre notre quête du « sens du sens. » L’étape einsteinienne et son « dépassement » quantique Comme il est naturel, les « nouvelles » théories scientifiques dont il vient d’être question (les théories qui virent le jour dans la première moitié du 20è siècle) visèrent au départ, tout comme les anciennes, à une authentique description du monde ; autrement dit elles aspirèrent d’abord à fournir ce qu’en langage philosophique on appelle une ontologie. Mais pour cela, je l’ai noté, elles durent faire appel à des concepts fondamentaux tout à fait différents des concepts de base du mécanicisme, et définis, en fait, à partir des mathématiques. En théorie de la relativité, par exemple, ce qui fait figure d’assise ultime ce n’est pas la matière, les atomes, les particules etc. C’est une structure mathématique, faisant appel à des notions telles que celles de temps relatif, d’espaces à courbure, etc. Or une structure mathématique, c’est quelque chose qui ne paraît pas être radicalement séparable de la notion de pensée. Comme le disent certains physiciens théoriciens de haute volée, c’est un logos. Et ce que la théorie de la relativité suggère – au moins à certains – c’est que ce logos est en réalité un monde en soi, entièrement constitué de subtiles symétries et harmonies Nous reviendrons sur cette vision, qui est très belle et très profonde. Toutefois il nous faut noter qu’elle ne constitue pas – qu’elle ne constitue plus… – l’étape ultime de la théorie de la connaissance telle qu’elle paraît se dégager de notre science. Plus précisément, la relativité d’Einstein s’inscrivait encore dans le cadre de ce qu’on appelle à présent la physique classique. Alors que – comme chacun le sait – pour ce qui concerne l’étude des molécules, des atomes, des particules etc. (mais aussi des objets macroscopiques lorsque l’on peut pousser leur étude suffisamment en profondeur), cette physique classique a dû céder la place à une autre, la physique dite « quantique », fondée sur des axiomes tout différents. Or si l’on étudie à fond les dits axiomes, si l’on examine en détail comment ils sont mis en œuvre pour l’analyse des effets physiques observés, on constate que quelque chose les distingue assez radicalement de ceux de la physique classique comme de ceux des autres sciences. Ce « quelque chose », c’est le fait qu’ils sont construits essentiellement comme des règles de prédiction d’observations. En conséquence, ils ne sont pas véritablement descriptifs, au sens d’une description d’une réalité extérieure conçue comme indépendante des structures de notre esprit. Il résulte de ceci que si la physique quantique est indépassable et universelle – comme beaucoup d’indices semblent le montrer – la science ne nous donne pas authentiquement accès au Réel au sens ontologique du mot, mais seulement aux liens entre phénomènes. Relativement à notre réalité empirique courante, celle, précisément, des phénomènes, le Réel en soi – ou « ontologique » – ne peut donc plus être pensé que comme une sorte de surréel non connaissable tel qu’il est. Dans ces conditions, le logos – que le mathématicien se voit explorant tel, justement, qu’il existe en soi – n’est manifestement identifiable, ni à ce surréel, ni à la réalité empirique…

Un « espace libre » de conjectures envisageables

Mais attention ! De l’idée que l’Etre ne peut être scientifiquement dévoilé gardons-nous de passer à celle que la science n’aurait rien à dire le concernant. La vérité est, tout d’abord, que la science – cela va de soi – nous informe valablement sur la réalité empirique, qui est celle qui, pratiquement, nous concerne. Mais, au-delà, la vérité est aussi que si la Nature – au sens le plus fondamental du terme – refuse de nous dire ce qu’elle est en soi, en revanche, quand nous l’interrogeons avec une suffisante insistance, elle consent finalement à nous dire, un peu, ce qu’elle n’est pas. En termes moins imagés, je poserai que, dans le champ des conjectures possibles sur l’Etre, la physique délimite une sorte d’espace libre. Les conjectures extérieures à cet espace libre ne sont pas toutes nécessairement absurdes mais – au moins à mes yeux de physicien ! – elles sont hautement artificielles et peu plausibles. Alors que, à l’inverse, celles qui sont intérieures à l’espace en question me paraissent acceptables et même, pour certaines, séduisantes.

Faute de place, je dirai juste un mot concernant cette ligne de démarcation. Le point central est celui-ci. Du fait que notre entendement ne nous révèle pas le Réel tel qu’il est en soi, il suit, je le rappelle, que nos lois physiques portent seulement sur les phénomènes et non sur ce « réel » ultime ; et que donc, en particulier, l’évolution temporelle décrite par ces lois n’est pas l’évolution temporelle du Réel. Il semble bien, par conséquent que le temps ne soit pas une réalité en soi. Qu’il ne soit, finalement, rien d’autre qu’une pure et simple représentation, cela étant vrai, même du « temps cosmique » des astrophysiciens. En d’autres termes l’Etre, le Réel ultime, paraît être é-ternel, au sens étymologique du terme : premier par rapport au temps.

Cette importante indication, que la physique contemporaine nous donne, doit, me semble-t-il, nous conduire à dénoncer la confusion couramment faite entre les deux notions d’« éternité » et d’« immortalité. » Le mot « immortalité » désigne, de toute évidence, un type particulier d’évolution dans le temps (de même que le repos n’est qu’un cas particulier du mouvement). Si le temps n’est rien d’autre qu’une représentation humaine, l’immortalité, elle aussi, ne peut donc être qu’une telle représentation : conclusion qui va à rebours de tout ce que le terme « immortalité » ainsi que ses « harmoniques » – vie future etc. – visent, pour nous, à exprimer. C’est la notion d’éternité, dans son sens étymologique, qui permet d’échapper à ce cercle vicieux conceptuel puisqu’elle signifie une relativisation du temps lui-même par rapport à ce qui « réellement est. » S’il en va bien ainsi, ce que représentent véritablement les tympans de nos cathédrales c’est l’émergence des justes hors du cercle du temps et des phénomènes, et leur accès à l’Etre même. Et cela, même si le but conscient de leurs auteurs fut de décrire des événements inscrits dans le temps.

En conséquence, ne figurent dans ce, mien, espace libre – dont je viens de parler – que les « conjectures ontologiques » qui conçoivent l’Etre comme premier par rapport au temps. Et, de même, n’y figurent que les conceptions selon lesquelles la réalité empirique – celle des phénomènes, celle dans laquelle nous sommes immergés – n’est pas l’ultime réalité. Les conceptions, autrement dit, selon lesquelles l’existence en soi est l’apanage d’un surréel distinct du réel empirique, lequel n’en est, si l’on peut dire, qu’un reflet.

Retour à la question du sens

Notre détour par les données – ou disons, plus modestement, par les « indications » – en provenance de la physique actuelle va maintenant nous servir dans une quête du sens que nous voudrions exempte de circularité et cohérente. Je propose, pour plus de clarté, de la scinder en deux parties, relativement indépendantes. Dans la première, nous partirons de la conception que l’on pourrait appeler la « vulgate religieuse relative à la question. » Nous en étudierons le « pour » et le « contre », et nous chercherons à savoir si, et dans quelle mesure, ses présupposés sont compatibles avec l’une au moins des conjectures ontologiques intérieures à « l’espace libre » que j’ai décrit. Dans la seconde, nous examinerons si, au vu des connaissances actuelles, il est possible de se construire une conception du « sens » qui soit indépendante de toute préconception traditionnelle et qui soit « porteuse » cependant.

Le point de départ religieux

Dans la conception religieuse traditionnelle, la notion de « sens » (de la vie etc) se rattache à celle de salut et par là à celle de vie future. Telle est sa première caractéristique. La seconde est qu’elle fait appel à la notion d’un Dieu qui attend de nous quelque chose, c’est-à-dire qui a comme attribut quelque chose comme une volonté. Prise au pied de la lettre, la notion de vie future génère pour moi, on l’a vu, une difficulté, du fait qu’elle suppose l’idée d’un temps-réalité-en-soi. Rappelons-nous cependant que cette difficulté peut être levée d’une manière satisfaisante. Il suffit de substituer au concept d’une vie future incluse dans le temps de nos horloges (concept, de toute manière bien naïf, on en conviendra !) celui d’une existence authentiquement é-ternelle, c’est-à-dire affranchie du temps. Quant à l’idée de Dieu, au vu de l’actuelle physique, elle ne pose plus, à l’heure présente, de problèmes insurmontables aussi longtemps que (dans la ligne de Descartes et de bien d’autres) on l’identifie simplement à l’Etre (cela, en raison du fait, de toute façon, le Réel en soi est clairement à distinguer du réel empirique, est premier par rapport au temps etc.). En revanche, reconnaissons qu’à une personne réfléchissant à ces problèmes avec une mentalité de physicien il peut à première vue paraître intolérablement artificiel d’attribuer au Réel en soi – à l’Etre – quoi que ce soit qui ressemble à de la volonté, de l’intention etc., bref d’y voir un Dieu au sens habituel… (ou même d’y voir, moins spécifiquement, « du divin » : la nuance s’impose, me semble-t-il, car la notion d’un dessein, ou d’une intention, n’implique pas nécessairement le caractère personnel de « ce » en quoi réside une intention). À y regarder de plus près il m’apparaît toutefois qu’une telle attribution, tout en appartenant évidemment au domaine du spéculatif, est une conjecture moins inacceptable qu’il ne semble. Au vu des données de la science actuelle, j’estime en effet ([1] chapitre 18, voir aussi la référence [2]) que la conscience, loin d’être (ainsi que le voudrait la vulgate actuellement reçue) une pure et simple émanation de la réalité empirique, émerge, au contraire, de l’Etre soit antérieurement soit conjointement avec elle, comme – si l’on veut – l’autre face d’une même médaille (étant entendu que les mots « antérieurement » et « conjointement » désignent une priorité ou une concomitance conceptuelle et non temporelle). Dans ces conditions, si l’une de ces entités émergentes – la réalité empirique – préserve (comme il semble) certaines traces, ou « reflets », de l’Etre, il est naturel de conjecturer qu’il en va de même de l’autre, autrement dit de la conscience. En d’autres termes, l’idée devient plausible, selon laquelle l’Etre lui-même jouit d’attributs dont tels et tels traits de notre pensée (et parmi eux celui d’avoir des intentions) donnent une image non radicalement trompeuse, bien que, sans aucun doute, extrêmement imparfaite et déformée. Au reste, je ne suis pas seul à penser ainsi. Dans la dernière partie de sa carrière, le physicien David Bohm conjectura, on le sait, l’existence d’un fondement commun – profond et caché – de la matière et de l’esprit, ne coïncidant ni avec l’une ni avec l’autre. Et, lors d’une de ses interviews ([3], p.95), en réponse à une question, il n’hésita pas à dire que puisque ce fondement est celui, à la fois, de la matière et de l’esprit, il doit, à son avis, être doué d’une sorte de conscience de soi. Si l’on admet ceci, il devient très naturel de considérer que le fondement en question a un attribut (intemporel) dont notre faculté de désirer, notre quête de ce qui est bon, est une sorte de pâle reflet. L’idée qu’il puisse nous demander – ou, tout simplement, attendre de nous – ceci ou cela prend alors les couleurs du concevable.

Une approche plus dégagée de préconceptions culturelles

Nous le notions : physiciens et scientifiques en général sont naturellement peu portés à spontanément attribuer à l’Etre quoi que ce soit – volonté, amour, intention etc – qui relève en quelque manière de la notion de pensée. Il n’en a pas toujours été ainsi. Il ne semble pas qu’aux yeux de Descartes l’identification de Dieu et de l’Etre ait soulevé une difficulté de cette espèce. Mais quand un homme de science actuel prononce le mot « Etre », il pense spontanément à l’Univers, lequel, apparemment, ne pense ni n’éprouve rien. Relativement à la question du sens, cela crée un sérieux problème car – demandent beaucoup – « Quelles aspirations, quels élans peut susciter un ensemble de galaxies, si grand soit-il, qui ne sent rien et ne veut rien ? Pascal ne nous a-t-il pas fait toucher du doigt sa fondamentale infériorité relativement à ce roseau pensant qu’est l’homme ? » Chez nombre de nos contemporains – qu’ils soient ou non scientifiques – ce positionnement constitue une sérieuse pierre d’achoppement sur la voie conduisant au sens. Il est bon, toutefois de noter qu’il en va moins souvent ainsi parmi les physiciens théoriciens. Ceux-ci savent, en effet, que si l’Etre est, en quelque manière, représentable, ce ne peut être que par le canal des mathématiques. Or nous avons déjà noté que les structures mathématiques sont choses qui se rapprochent de la pensée. Très naturellement l’importance de leur rôle incite beaucoup de physiciens théoriciens à adopter, explicitement ou non, une conception assez platonicienne de ce qui est. À nourrir, comme je le disais, une vision selon laquelle ce qui, au premier chef, existe c’est ce logos dont nous parlions, de sorte qu’à leurs yeux c’est à partir de ce monde-là que nous devons comprendre le monde physique. Or le logos a pour essence de subtiles symétries et harmonies, ce qui en fait un réceptacle de beauté. À l’évidence, le scientifique qui entrevoit ce monde et sa beauté n’est pas, vis-à-vis de lui, dans une situation très différente de celle où se trouvait l’homme d’autrefois, entrevoyant les mystères de la nature. Comme lui il trouve – tout naturellement – qu’il y a du sens à se lancer dans une quête admirative de ce monde entraperçu. Il y discerne le sacré. Einstein est un de ceux qui ont intensément éprouvé une telle expérience et qui ont tenté de la dire, tout en la généralisant. « L’homme – a-t-il écrit – éprouve l’inanité des désirs et des buts humains et le caractère sublime et merveilleux de l’ordre qui se révèle dans la nature et dans le monde de la pensée. Il ressent son existence individuelle comme une sorte de prison et veut vivre la totalité de ce qui est comme une chose qui a une unité et a un sens » [4]. Cette manière d’accéder au sens n’est pas praticable par tous. Il reste vrai que nous avons du mal à discerner et à construire une notion de « sens » qui soit « porteuse » sur la base de l’idée d’un Etre dénué de toute espèce d’intentions. Mais si nous revenons par la pensée à ces hommes d’autrefois, dont nous remarquions tout à l’heure qu’ils découvraient très naturellement le « sens » à partir du spectacle de l’Univers, nous constatons qu’au fond, pour eux comme pour Einstein, la notion d’un dessein animant le dit Univers n’était pas la principale idée motrice de leur élan. Parmi eux, une telle notion, lorsqu’elle était explicitée par leurs penseurs, se faisait plutôt jour, me semble-t-il, à titre secondaire : en tant qu’interprétation paraissant plausible de l’immense majesté du Monde. J’estime qu’aujourd’hui l’idée d’un Réel en soi – d’un « Surréel » –, situé à la source de toute existence et dépassant considérablement nos possibilités de conceptualisation peut susciter chez nous les mêmes sentiments sans qu’il y ait glissement de sens de notre part. En résumé, j’estime qu’en dépit d’une indéniable obscurité – inhérente au thème ! – on peut discerner au moins deux cheminements de pensée permettant de répondre positivement à la question du sens. L’un d’eux – celui que nous avons vu en dernier – convient à ceux qui jugent que la rigueur de l’esprit scientifique s’accommode mal de simples conjectures, et cela, même en un domaine dans lequel il est reconnu que la science ne pose que des garde-fous. L’autre, plus proche de la tradition spiritualiste, est mieux adapté à la mentalité de ceux qui n’éprouvent pas – ou moins – de réticences de ce type mais, en revanche, ont une vision plus restrictive de ce qui peut fournir « du sens au sens ». L’option entre les deux est affaire de choix personnel.

Références

[1] B.d’Espagnat, Traité de physique et de philosophie, Paris, Fayard 2002.

[2] M.Bitbol, Physique et philosophie de l’esprit, Paris, Flammarion, 2000.

[3] R. Weber, Dialogues with Scientists and sages, London, Routledge and Kegan Paul, 1986.

[4] A.Einstein, Mein Weltbild, Amsterdam 1934, Trad .fr. Comment je vois le monde, Paris, Flammarion 1934.

 

 

Cet article provient du site :

http://science-islam.net/

où vous pouvez lire d’autres remarquables contributions à la fois accessibles et de haute tenue, celle par exemple :

de l’astronome Trinh Xuan Thuan : Science et Bouddhisme : À la croisée des chemins http://science-islam.net/article.php3?id_article=684〈=fr

et bien d’autres !



 

 

2 Réponses

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  1. j’aimerais bien que quelqu’un de vous m’aider a résumer cette article parce que je n’arrive pas a comprendre l’article c’est 100% philosophie et merci

    etudiant

    22 mars 2010 at 00:32

  2. En résumé :
    le scientisme pensait en avoir fini avec DIEU, et voilà qu’on redécouvre qu’Il repose en tout.

    Laurent l'un

    22 mars 2010 at 08:58


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