anarchie pour l'évangile !

« Notre souvenir revivra » (une poésie)

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Il y a de la nostalgie dans ce texte bien sûr, et de la tristesse. Mais vous y trouverez aussi, comme un fil qui nous relie tous les uns aux autres, à travers les siècles, dans l’espérance engagée d’un   » nouveau Monde où l’homme ne serait plus Un loup pour l’homme « .

Kenneth Rexroth

 

 

 

 Pour Eli Jacobson  

Décembre 1952

 

Nous voici peu nombreux, bientôt 
Il n’y aura plus personne. Nous étions 
Camarades ensemble, nous pensions voir 
De nos propres yeux le nouveau 
Monde où l’homme ne serait plus 
Un loup pour l’homme, hommes et femmes 
Devenus frères et amants 
Ensemble. Nous ne le verrons pas. 
Nul d’entre nous ne le verra. 
Il est plus lointain que prévu. 
Étant jeunes, nous croyions 
Que devenus vieux et rangés, 
De nouvelles recrues, jeunesse 
Animée de la sagesse des jeunes, 
Prendraient la relève. Eux, 
À coup sûr, le connaîtraient 
L’âge d’or. Ils ne sont pas venus. 
Ils ne viendront pas. Nous ne sommes 
Plus très nombreux. Autrefois, 
Nous défilions coude à coude, aujourd’hui 
Chacun mène pour son compte 
Une guérilla solitaire contre l’ennemi. 
Tout cela a déjà eu lieu, 
Maintes fois. Peu importe. 
Nous étions camarades ensemble. 
Nous avons bien vécu. 
Il est bon d’être brave. Rien 
N’est meilleur. La chère est meilleure, le vin 
A plus d’éclat, les filles sont plus 
Belles, le ciel plus bleu 
Pour les braves — braves 
Et heureux camarades, ou derniers 
Braves guerriers battant en retraite. 
Tu as bien vécu. Même 
Tes peines, tes défaites et tes 
Désillusions furent bonnes, 
Affrontées avec courage, le coeur léger. 
Tu nous as quittés et nous nous sentons 
D’autant plus seuls. Encore un de moins, 
Bientôt, il n’y aura plus personne. Nous savons 
Maintenant que notre échec est durable. 
Et c’est égal. Ceux d’entre nous qui restent 
Se souviendront le plus loin qu’ils peuvent, 
Nos enfants, qui sait, se souviendront, 
Un jour, le monde se souviendra. 
On dira: “Ceux-là vécurent 
Au temps des bons camarades. 
Quelle époque formidable 
Cela dut être, quoique le présent 
Soit merveilleux aussi.” 
Notre souvenir revivra, à nous 
Tous, toujours, en chacun, 
Quand viendront les beaux jours si éloignés. 
S’ils n’adviennent jamais, 
Nous n’en saurons rien. Qu’importe. 
Nous avons le mieux vécu, nous les hommes 
Les plus heureux de notre temps.

Kenneth Rexroth, publié sur : B U R E A U   O F   P U B L I C   S E C R E T S

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Petite biographie :

 

Kenneth Rexroth (22 décembre 1905 – 6 juin 1982), poète américain, fut l’un des premiers auteurs de son pays à s’intéresser à la tradition poétique japonaise, comme les haïkus et des poèmes chinoises.

Il fut une des figures de proue de la « Renaissance poétique de San Francisco », et fut une influence reconnue sur la Beat generation, bien qu’il fut critique des évolutions du mouvement et chercha à s’en distancer, repoussant son assimilation au mouvement. L’œuvre de Rexroth (qui comprend de la poésie, mais aussi des essais et des publications journalistiques) reflète un intérêt et une préoccupation constante pour la vie politique, culturelle, sociale, ainsi que pour l’écologie. Le ton habituel des vers de Rexroth peut les rapprocher de ceux de son poète préféré, Du Fu : tantôt révolté par les inégalités qui gangrènent le monde, tantôt émerveillé par le simple fait d’exister ; mais toujours sage et profondément humaniste. Il fut un anarchiste engagé, qui se tourna par la suite vers le socialisme et le syndicalisme.

Rexroth est né à South Bend dans l’Indiana, en 1905. Il perdit très tôt sa mère Delia, morte en 1916. Son adolescence fut partagée entre des études d’art et de petits boulots. Il épousa une illustratrice de Chicago, Andree Dutcher, et ils parcoururent la côte Ouest américaine pour leur lune de miel. Le couple eut deux filles, Mary et Katherine. Andree mourut de complications liées à son épilepsie en 1940, cette seconde perte acheva de marquer profondément la poésie de Rexroth, qui ne cessera d’aborder leurs décès via des vers méditatifs et poignants.

Rexroth était un autodidacte très instruit, qui relisait chaque année l’Encyclopedia Brittanica, comme on lit un roman. Chacun de ses écrits recèle de références à des thèmes aussi divers que l’anarchie politique, la peinture, la religion, la littérature Chinoise, la philosophie, etc.

On retient aussi de son œuvre The Love Poems of Marichiko, que Rexroth affirma avoir traduit d’un poète antique Japonais (mystification littéraire proche de celle qu’utilisa Pierre Louÿs pour ses Chansons de Bilitis). Lorsqu’il avoua avoir écrit ces poèmes, Rexroth n’en fut pas méprisé mais bien au contraire plus que jamais reconnu pour son talent et l’incroyable étendue de son répertoire poétique, ainsi capable de faire naître de profonds sentiments en se glissant dans la peau d’une poétesse d’un autre temps et d’une autre culture.

Kenneth Rexroth mourut le 6 juin 1982 à Montecito, en Californie.

fr.wikipedia.org/wiki/Kenneth_Rexroth

 

 

 

 

Written by Observatoire situationniste

30 mars 2009 à 14:35

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