anarchie pour l'évangile !

[Repères]: La lucidité visionnaire de Georges Bernanos

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« Je suis un homme moyen resté libre »

 

 

« Vous me direz peut-être qu’un certain nombre d’expériences malheureuses finira par convaincre les spéculateurs, au point de les rendre philanthropes. Hélas! il est pourtant d’expérience universelle qu’aucune perte n’a jamais guéri un vrai joueur de son vice ; le joueur vit plus de ses déceptions que de ses gains. Ne répondez pas que les gros spéculateurs seront tôt ou tard mis à la raison par la foule des petites gens. L’esprit de spéculation gagnera toutes les classes. Ce n’est pas la spéculation qui va mettre ce monde à bas, mais la corruption qu’elle engendre. Pour nous guérir de nos vices, ou du moins pour nous aider à les combattre, la crainte de Dieu est moins puissante que celle du jugement de notre prochain, et, dans la société, qui va naître, la cupidité ne fera rougir personne. Lorsque l’argent est honoré, le spéculateur l’est aussi. Il aura donc beaucoup plus à craindre l’envie que le mépris ; n’espérons donc pas le réveil des consciences. Quant à la révolte des intérêts, on a tout lieu de prévoir qu’elle ne pourra éclater qu’après un grand nombre de crises et de guerres si effroyables qu’elles auront usé à l’avance les énergies, endurci les cœurs, détruit chez la plupart des hommes les sentiments et les traditions de la liberté. Les spéculateurs seront alors si nombreux, si puissants, que les peuples désespérés ne sauront plus qu’opposer un seul Tyran à cent mille. Disposant des mécaniques, le Tyran, aussi longtemps que durera sa puissance, paraîtra moins un horrible qu’un demi-dieu. Mais il faudra que, tôt ou tard, l’or le corrompe à son tour. Car, dans les circonstances les plus favorables, un homme ne saurait être plus qu’un demi-dieu. Mais l’or, lui, sera Dieu. 
     Évidemment, aucun Européen du XVIIIe n’aurait tenu ce langage, et c’est précisément ce qui me serre le cœur en écrivant ces lignes, aujourd’hui sans intérêt. Ceux qui voient dans la civilisation des Machines une étape normale de l’Humanité en marche vers son inéluctable destin devraient tout de même réfléchir au caractère suspect d’une civilisation qui semble bien n’avoir été sérieusement prévue ni désirée, qui s’est développée avec une rapidité si effrayante qu’elle fait moins penser à la croissance d’un être vivant qu’à l’évolution d’un cancer. Pour le répéter une fois de plus, l’hypothèse est-elle définitivement à rejeter d’une crise profonde, d’une déviation, d’une perversion de l’énergie humaine? Oh ! mon Dieu, les faits les plus simples nous échappent toujours, passent au travers de notre attention comme au travers d’un crible ; ils n’éveillent rien en nous. Si j’écris que, en un très petit nombre d’années, en une ridicule fraction de temps, le rythme de la vie s’est accéléré d’une manière prodigieuse, on me répondra que ce n’est là qu’un lieu commun, que le fait n’échappe à personne. Il n’en a pas moins échappé à ceux qui en furent les premiers témoins. La société où ils étaient entrés le jour de leur naissance a passé presque sans transition de la vitesse d’une paisible diligence à celle d’un rapide, et lorsqu’ils ont regardé par la portière, il était trop tard : on ne saute pas d’un train lancé à cent vingt kilomètres sur une ligne droite. »

Georges Bernanos, extrait de : La France des robots


 

 


 

Le temps vient où, dans un monde tout entier gagné au conformisme totalitaire, le moindre texte emprunté aux plus classiques, aux plus tolérants, aux plus humains de nos penseurs – Montaigne par exemple ou Montesquieu – retentira aux oreilles des imbéciles comme un tonnerre et aux oreilles des tyrans comme un tocsin. Je passe quelquefois, bien à tort, pour un pamphlétaire parce que les idées que je propose, si modestes qu’elles soient, ne m’ont été fournies par aucune usine officielle de produits alimentaires pour l’esprit. J’ai été les chercher moi-même, non sans travail et sans risque, on leur trouve peut-être le goût un peu sauvage, comme celui des champignons cueillis dans les bois. Je donne mes idées telles quelles, je voudrais les donner sans arrière-pensée, fût-ce l’arrière-pensée de convaincre. Je les donne aussi avec toute l’humilité dont je suis capable.

Georges Bernanos, extrait de :  La liberté pour quoi faire ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Written by Observatoire situationniste

20 avril 2009 à 11:20

Publié dans Non classé

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