anarchie pour l'évangile !

Déchéance du travail

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    L’obligation de produire aliène la passion de créer. Le travail productif relève des procédés de maintien de l’ordre. Le temps de travail diminue à mesure que croît l’empire du conditionnement.

    Dans une société industrielle qui confond travail et productivité, la nécessité de produire a toujours été antagoniste au désir de créer. Que reste-t-il d’étincelle humaine, c’est-à-dire de créativité possible, chez un être tiré du sommeil à six heures chaque matin, cahoté dans les trains de banlieue, assourdi par le fracas des machines, lessivé, bué par les cadences, les gestes privés de sens, le contrôle statistique, et rejeté vers la fin du jour dans les halls de gares, cathédrales de départ pour l’enfer des semaines et l’infime paradis des week-ends, où la foule communie dans la fatigue et l’abrutissement ? De l’adolescence à l’âge de la retraite, les cycles de vingt-quatre heures font succéder leur uniforme émiettement de vitre brisée : fêlure du rythme figé, fêlure du temps-qui-est-de-l’argent, fêlure de la soumission aux chefs, fêlure de l’ennui, fêlure de la fatigue. De la force vive déchiquetée brutalement à la déchirure béante de la vieillesse, la vie craque de partout sous les coups du travail forcé. Jamais une civilisation n’atteignit à un tel mépris de la vie ; noyé dans le dégoût, jamais une génération n’éprouva à ce point le goût enragé de vivre.

    Tout appel à la productivité est, dans les conditions voulues par le capitalisme et l’économie soviétisée, un appel à l’esclavage.

    Le tripalium est un instrument de torture. Labor signifie «peine». Il y a quelque légèreté à oublier l’origine des mots «travail» et «labeur». Les nobles avaient du moins la mémoire de leur dignité comme de l’indignité qui frappait leurs esclavages. Le mépris aristocratique du travail reflétait le mépris du maître pour les classes dominées ; le travail était l’expiation à laquelle les condamnait de toute éternité le décret divin qui les avait voulues, pour d’impénétrables raisons, inférieures. Le travail s’inscrivait, parmi les sanctions de la Providence, comme la punition du pauvre, et parce qu’elle régissait aussi le salut futur, une telle punition pourrait revêtir les attributs de la joie. Au fond, le travail importait moins que la soumission.

    La bourgeoisie ne domine pas, elle exploite. Elle soumet peu, elle préfère user. Comment n’a-t-on pas vu que le principe du travail productif se substituait simplement au principe d’autorité féodal ? Pourquoi n’a-t-on pas voulu le comprendre ?

    Est-ce parce que le travail améliore la condition des hommes et sauve les pauvres, illusoirement du moins, de la damnation éternelle ? Sans doute, mais il appert aujourd’hui que le chantage sur les lendemains meilleurs succède docilement au chantage sur le salut de l’au-delà. Dans l’un et l’autre cas, le présent est toujours sous le coup de l’oppression.

    L’homme se réaliserait-il dans son travail forcé ? Au XIX° siècle, il subsistait dans la conception du travail une trace infime de créativité. Zola décrit un concours de cloutiers où les ouvriers rivalisent d’habileté pour parfaire leur minuscule chef-d’œuvre. L’amour du métier et la recherche d’une créativité cependant malaisée permettaient sans conteste de supporter dix à quinze heures auxquelles personne n’aurait pu résister s’il ne s’était glissé quelque façon de plaisir. Une conception encore artisanale dans son principe laissait à chacun le soin de se ménager un confort précaire dans l’enfer de l’usine. Le taylorisme assena le coup de grâce à une mentalité précieusement entretenue par le capitalisme archaïque. Inutile d’espérer d’un travail à la chaîne ne serait-ce qu’une caricature de créativité. L’amour du travail bien fait et le goût de la promotion dans le travail sont aujourd’hui la marque indélébile de la veulerie et de la soumission la plus stupide.

    Quelle est donc la fonction du travail forcé ? Le mythe du pouvoir exercé conjointement par le chef et par Dieu trouvait dans l’unité du système féodal sa force de coercition. En brisant le mythe unitaire, le pouvoir parcellaire de la bourgeoisie ouvre, sous le signe de la crise, le règne des idéologies qui jamais n’atteindront ni seules, ni ensemble, au quart de l’efficacité du mythe. La dictature du travail productif prend opportunément la relève. Il a pour mission d’affaiblir biologiquement le plus grand nombre des hommes, de les châtrer collectivement et de les abrutir afin de les rendre réceptifs aux idéologies les moins prégnantes, les moins viriles, les plus séniles qui furent jamais dans l’histoire du mensonge.

    Le prolétariat du début du XIX° siècle compte une majorité de diminués physiques, d’hommes brisés systématiquement par la torture de l’atelier. Les révoltes viennent de petits artisans, de catégories privilégiées ou de sans travail, non d’ouvriers assommés par quinze heures de labeur. N’est-il pas troublant de constater que l’allégement du nombre d’heures de prestations intervient au moment où le spectacle de variétés idéologiques mis au point par la société de consommation paraît de nature à remplacer efficacement les mythes féodaux détruits par la jeune bourgeoisie ? (Des gens ont vraiment travaillé pour un réfrigérateur, pour une voiture, pour un récepteur de télévision. Beaucoup continuent à le faire, «invités» qu’ils sont à consommer la passivité et le temps vide que leur «offre» la «nécessité» de produire.)

    Des statistiques publiées en 1938 indiquent qu’une mise en oeuvre des techniques de production contemporaines réduiraient la durée des prestations nécessaires à trois heures par jour. Non seulement nous sommes loin du compte avec nos sept heures de travail, mais après avoir usé des générations de travailleurs en leur promettant le bien-être qu’elle leur vend aujourd’hui à crédit, la bourgeoisie poursuit sa destruction de l’homme en dehors du travail.

    RAOUL VANEIGEM

    extraits du

5 Réponses

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  1. Laurent l'un

    24 février 2010 at 09:02

  2. Je ne suis pas sur terre pour bosser.
    Je ne suis pas sur terre pour trimer.
    Je ne suis pas sur terre pour suer.
    Je ne suis pas sur terre pour turbiner.
    Je ne suis pas sur terre pour usiner.
    Je ne suis pas sur terre pour pointer.
    Je ne suis pas sur terre pour cravacher.
    Je ne suis pas sur terre pour produire.
    Je ne suis pas sur terre pour peiner.
    Je ne suis pas sur terre.

    Cossardement votre
    Laurent lautre

    laurent lautre

    27 février 2010 at 08:18

  3. Jacques Prévert,
    Le temps perdu

    Prévert

    Devant la porte de l’usine
    le travailleur soudain s’arrête
    le beau temps l’a tiré par la veste
    et comme il se retourne
    et regarde le soleil
    tout rouge tout rond
    souriant dans son ciel de plomb
    il cligne de l’œil
    familièrement

    Dis donc camarade Soleil
    tu ne trouves pas
    que c’est plutôt con
    de donner une journée pareille
    à un patron ?

    Laurent l'un

    27 février 2010 at 08:27

  4. « Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de la beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail.  »

    ________________
    Le Droit à la paresse
    Paul Lafargue

    Laurent l'un

    27 février 2010 at 20:23

  5. Lorsque j’entends le mot travail, je sors ma flemme.
    Laurent lautre

    laurent lautre

    8 mars 2010 at 14:39


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